Le décret anti-immigration de Trump affole les résidents américains concernés

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Manifestation anti-trump
Le décret anti-immigration signé fin janvier par Donald Trump affole nombre de résidents américains issus des pays concernés. France 24 a pu recueillir les témoignages de certains d’entre eux.

Dans les jours qui ont précédé la signature du décret anti-immigration de Donald Trump, le vendredi 27 janvier, Mana Yegani, une avocate installée à Houston, au Texas, s’est échinée à comprendre ce qui se tramait. Elle s’est entretenue avec d’autres spécialistes du droit à travers tout le pays.

« Plusieurs versions du texte avaient fuité, mais ces versions présentaient d’importantes différences », a-t-elle expliqué à France 24. « On ne savait pas ce qui allait se passer ni surtout quand cela allait se passer. Tout cela était bien vague et donc inquiétant ».

Comme d’autres confrères, Mana Yegani a contacté ses clients potentiellement concernés qui se trouvaient à l’étranger pour leur dire de rentrer aux États-Unis au plus vite.

Et pour cause. Le décret interdit pendant 90 jours toute entrée sur le territoire américain des ressortissants de sept pays : le Yémen, l’Iran, la Libye, la Somalie, le Soudan, la Syrie et l’Irak. Cette liste pourrait être élargie à l’avenir sur proposition du département de la Sécurité intérieure, en accord avec le secrétaire d’État.

Peu avant que Donald Trump ne paraphe le décret, Mana Yegani a reçu un appel d’un ancien camarade de fac. Iranien de naissance et résident de la ville de Houston, où il travaille comme ingénieur dans une entreprise pétrolière et gazière, il était en déplacement en Iran lorsqu’il a eu vent d’un décret anti-immigration imminent. Il a donc pris conseil auprès de l’avocate. « Prends le premier vol pour les États-Unis », lui a-t-elle recommandé.

Course contre la montre

L’homme cherche aussitôt à quitter Téhéran. À 16h42, heure américaine, alors que l’ingénieur se trouve dans l’avion, quelque part entre Téhéran et Francfort (Allemagne), où il doit faire escale, Donald Trump signe l’ordre exécutif.

Depuis Francfort, l’ingénieur appelle son jeune frère, étudiant à la Texas A&M University. Ce dernier, paniqué, contacte Mana Yegani, craignant que son aîné ne soit retenu en Allemagne, en vertu du tout nouveau décret.

Finalement, le client de Mana Yegani embarque pour Houston. Son avion atterrit sur le tarmac de l’aéroport George Bush vers 14 h, samedi 28 janvier. Aussitôt débarqué, et juste avant de passer la douane, il appelle Mana Yegani, affolé. Elle tente de le rassurer et lui conseille d’être le plus respectueux possible avec les autorités et, quoi qu’il arrive, de ne pas rendre sa carte verte.

Le casier judiciaire de l’ingénieur est vierge, il est résident permanent aux États-Unis, paie ses impôts et est employé par une entreprise américaine, tient à préciser son avocate.

À la douane, pourtant, il est conduit vers une zone réservée aux voyageurs suspects, ceux soupçonnés de contrebande ou d’avoir violé la loi fédérale. Une quarantaine de personnes y sont déjà présentes et attendent, comme lui, d’être interrogées.

Les agents de l’immigration le questionneront deux heures et demie durant. Son téléphone est passé au peigne fin, de son compte Facebook à ses contacts. On lui demande où il a été hébergé en Iran, combien d’argent il possède, s’il est affilié à un groupe islamiste, ou encore s’il soutient Donald Trump.

« Nous sommes tous des réfugiés »

« Si une personne n’a pas commis de crime, elle ne peut pas être détenue », martèle Mana Yegani. Entre temps, l’avocate s’est rendue à l’aéroport et s’est manifestée auprès des autorités. Finalement, son client a été libéré et a pu rejoindre sa compagne et son jeune frère qui l’attendaient.

Dans d’autres aéroports du pays, des avocats se sont également présentés pour défendre des clients retenus à la douane, comme par exemple à Washington, où des dizaines de confrères de Mana Yegani étaient présents.

À l’aéroport JFK de New York, des centaines de personnes sont venues soutenir deux Irakiens détenus à leur arrivée.

À Houston, à 19 h, samedi, plusieurs dizaines de personnes ont envahi le Terminal E de l’aéroport, certaines brandissant des pancartes « Nous aimons les réfugiés » ou « Nous sommes tous des réfugiés ».

Évaluation au cas par cas

La Maison Blanche a indiqué au cours d’une conférence de presse que la situation des détenteurs de la carte verte serait évaluée au cas par cas.

Durant tout le week-end, maître Yegani a reçu quantité d’appels du monde entier, pour prendre conseil sur la marche à suivre.  “Il y a beaucoup d’incertitudes. Un homme m’a appelé pour me dire que sa femme était en Iran. Qu’ils ont un enfant de deux ans, et qu’il ne sait pas quoi faire », raconte-t-elle.

Une crainte partagée par Ali Abdi, un étudiant iranien de 30 ans qui prépare une thèse en anthropologie à la prestigieuse université de Yale (Connecticut). Ce militant des droits de l’Homme a dû fuir son pays, l’Iran, en 2011, et a trouvé refuge outre-Atlantique, où il a pu obtenir la carte verte.

“Ce n’est pas digne des États-Unis »

Ses recherches le mènent régulièrement en Afghanistan. Le 21 janvier dernier, jour de l’investiture de Donald Trump, il a décollé de New York pour rejoindre Kaboul, en passant par Dubaï, aux Émirats arabes unis. Il y attend un visa des autorités afghanes pour pouvoir gagner la capitale. « Vais-je pouvoir rentrer chez moi aux États-Unis à l’issue du séjour que j’aurai effectué à Kaboul ? », s’inquiète le jeune homme, contacté par France 24.

« Je ne peux pas non plus retourner en Iran, où je suis menacé en raison de mon engagement politique », explique-il. « Que faire si, à l’avenir, il m’est impossible de retourner vivre aux États-Unis ? Je suis déboussolé, triste, en colère : Donald Trump attaque les fondements même de la démocratie américaine en réduisant la liberté de certains en fonction de leurs origines ou de leur religion ; ce n’est pas digne des États-Unis », s’emporte-il.

Samedi, la juge fédérale de Brooklyn, Ann Donnelly, qui avait été saisie par plusieurs associations de défense des droits de l’Homme, a ordonné aux autorités américaines de ne procéder à aucune expulsion de ressortissants des sept pays musulmans concernés par le décret et disposant des papiers les autorisant à entrer aux États-Unis.

« On ne sait pas combien de temps ce gel temporaire des expulsions va durer« , regrette Mana Yegani, mais en attendant, « on essaie de faire rentrer un maximum de gens ».

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