TÉMOIGNAGE | Le 15 octobre 1987, une panne de moto éloigne Famoro Ouattara du Conseil de l’Entente au moment où Thomas Sankara est assassiné avec douze de ses compagnons. Trente-quatre ans plus tard, devant le tribunal militaire de Ouagadougou, l’ancien responsable de la sécurité présidentielle fond en larmes en évoquant celui qu’il n’a pas pu protéger. Un témoignage poignant sur la fidélité, l’impuissance et le poids de la mémoire.
Un homme de confiance à la barre
Le 22 décembre 2021, dans la salle des banquets de Ouaga 2000, transformée en tribunal militaire, le procès de l’assassinat de Thomas Sankara et de ses douze compagnons se poursuit. À la barre, un témoin attire l’attention par sa stature imposante : Famoro Ouattara, ancien sergent-chef chargé de la sécurité du président du Faso en 1987.
Des années après les événements, il est devenu maire de la commune de Mangodara, dans le sud-ouest du Burkina Faso(Ex région des Cascades). Mais, ce jour-là, ce n’est pas sa fonction politique qui retient l’attention. C’est le souvenir douloureux d’une journée qui a bouleversé sa vie.
Devant les juges, l’ancien responsable de la sécurité présidentielle revient sur les circonstances qui l’ont éloigné de son chef le 15 octobre 1987.
Thomas Sankara, un président difficile à protéger
Assurer la sécurité de Thomas Sankara n’était pas une mission ordinaire. Le président burkinabè privilégiait une vie sobre et se méfiait des privilèges attachés à sa fonction. Sa volonté de rester proche de la population compliquait parfois le travail de ceux qui devaient veiller sur lui.
À l’approche du 15 octobre 1987, le climat politique se dégrade. Les tensions entre Thomas Sankara et Blaise Compaoré alimentent les inquiétudes au sein de l’entourage présidentiel.
Selon le témoignage de Famoro Ouattara rapporté lors du procès, plusieurs signes laissaient présager un danger pour la vie du chef de l’État. Pourtant, la fidélité de Sankara à son frère d’armes rendait difficile toute mesure de protection susceptible de traduire une méfiance à son égard.
Les hommes chargés de sa sécurité se retrouvaient ainsi face à un dilemme : protéger un président exposé tout en respectant ses choix.
Le 15 octobre 1987, une panne aux conséquences tragiques
Le jeudi 15 octobre 1987, Famoro Ouattara travaille aux côtés du président jusqu’à la mi-journée, avant de rentrer chez lui. Thomas Sankara doit ensuite participer à une réunion au Conseil de l’Entente, à Ouagadougou.
Sur le trajet de retour vers la présidence, la moto de Famoro Ouattara tombe en panne au niveau du rond-point des Nations unies. Alors qu’il s’arrête pour la faire réparer, des rafales retentissent en provenance du Conseil de l’Entente.
Un commando vient de lancer son attaque. Thomas Sankara et douze de ses compagnons sont tués.
Lorsque Famoro Ouattara rejoint finalement la présidence, il apprend la mort du chef de l’État auprès de l’infirmier militaire Eugène Somda.
La panne qui aurait pu sembler anodine prend alors une dimension tragique. L’homme chargé de protéger le président n’était pas sur les lieux au moment de l’assassinat.
Une nuit à l’ambassade de Cuba, puis vingt mois de détention
Après la prise de pouvoir, la situation devient dangereuse pour Famoro Ouattara. Ses camarades lui conseillent de chercher refuge dans une ambassade. Il se rend à celle de Cuba, pays qui entretenait des relations d’amitié avec la révolution burkinabè, où il passe la nuit.
De retour chez lui, il échappe une première fois à une arrestation. Des gendarmes se présentent à son domicile vers 23 heures. Refusant de les suivre à cette heure tardive, il leur signifie qu’ils peuvent le tuer s’ils le souhaitent.
Mais ce répit est de courte durée. Alors qu’il séjourne plus tard dans son village avec une permission, il est retrouvé et conduit à la gendarmerie. Il y restera vingt mois. Durant cette période, il perd son père.
Au-delà de l’assassinat du président, son récit met ainsi en lumière le sort d’un homme dont la vie a été profondément marquée par le changement de pouvoir.
« Nous avons failli à notre mission »
Il faut attendre la chute du régime de Blaise Compaoré en 2014, puis l’ouverture du procès le 11 octobre 2021, pour que les circonstances de l’assassinat soient examinées devant la justice et que des témoins reviennent publiquement sur ces événements.
Le 22 décembre 2021, Famoro Ouattara raconte son histoire devant le tribunal militaire. Alors qu’il commence à remercier Dieu de lui avoir permis de survivre pour témoigner, l’émotion le submerge. Il pleure pendant plus d’une minute avant de parvenir à reprendre la parole.
Interrogé par le juge Urbain Méda sur ce qui le bouleverse, il répond par une phrase lourde de sens : « Nous avons failli à notre mission. »
Ces mots expriment le sentiment d’impuissance d’un homme qui avait pour responsabilité de protéger le président. Ils ne constituent pas, à eux seuls, la reconnaissance d’une responsabilité pénale dans l’assassinat.
Pour Famoro Ouattara, le drame semble avoir laissé une blessure qui ne s’est pas refermée avec le temps. Son témoignage donne à entendre la souffrance d’un survivant confronté, pendant des décennies, au souvenir de celui qu’il n’a pas pu défendre.
Le procès et la mémoire des victimes
Le 6 avril 2022, le tribunal militaire condamne par contumace Blaise Compaoré à la prison à vie, ainsi que Hyacinthe Kafando et Gilbert Diendéré, également condamnés à la prison à vie dans cette affaire.
Cette décision judiciaire constitue une étape majeure dans le traitement de l’assassinat de Thomas Sankara et de ses douze compagnons. Elle ne fait cependant pas disparaître les blessures individuelles et collectives laissées par le drame.
Les noms des victimes sont désormais inscrits dans l’histoire du Burkina Faso. Mais les récits des survivants permettent aussi de comprendre les conséquences humaines de cette journée : la peur, la détention, les deuils et les interrogations qui traversent les années.
Un témoignage pour les générations futures
L’histoire de Famoro Ouattara est celle d’un homme qui a survécu à une tragédie dont il portait une part de responsabilité professionnelle, sans avoir été présent au moment décisif. Sa moto en panne l’a éloigné du Conseil de l’Entente ; son témoignage, des décennies plus tard, l’a ramené devant le souvenir de cette journée.
En pleurant à la barre, il a rappelé que derrière les grandes dates de l’histoire se trouvent des femmes et des hommes, leurs choix, leurs limites et leurs blessures.
Pour les générations futures, son récit demeure un témoignage sur la fidélité, les responsabilités de la protection présidentielle et le poids durable de la mémoire.
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