
FasoAmazone.net | Portrait-entretien
Kawthar Abdullah Ahmed, connue sous le nom de Mama Koki, est une créatrice de contenus soudanaise dont les récits abordent les relations humaines, l’estime de soi et les difficultés rencontrées par les femmes. De son enfance à Omdourman à son engagement sur les réseaux sociaux, elle fait de l’écoute, de la transmission et de la solidarité les piliers de sa parole. Dans cet entretien accordé à FasoAmazone.net, elle revient sur son parcours, son héritage culturel et son message aux femmes africaines et de la diaspora.
Mama Koki : des récits d’Omdourman à une parole d’écoute
Kawthar Abdullah Ahmed, dite Mama Koki
1. Votre enfance au Soudan
Vous avez grandi à Omdourman, au milieu des repas partagés entre voisins et des histoires racontées par les aînés. Quels souvenirs de cette enfance vous ont le plus marquée et influencent encore aujourd’hui votre manière de raconter des histoires ?
Je garde le souvenir d’un quartier où l’on partageait le peu que l’on possédait. Les mères préparaient ensemble une grande marmite de soupe, que nous mangions avec la kisra sous un arbre. Nous, les enfants, jouions autour d’elles pendant qu’elles faisaient le café et échangeaient des nouvelles. Le soir, nous nous retrouvions dans une maison pour écouter les histoires des aînés, ce que nous appelons au Soudan le « hajî ».
Ces récits faisaient partie de notre éducation : ils nous parlaient de sincérité, de courage et des conséquences de nos actes. Mes parents accordaient aussi beaucoup d’importance à l’instruction. De cette enfance, j’ai gardé la solidarité et l’idée qu’une histoire peut transmettre quelque chose sans prendre la forme d’une leçon. C’est encore ce que je cherche lorsque je raconte une situation de la vie quotidienne.
2. De l’écriture aux vidéos
Vous avez commencé par écrire des nouvelles, puis à partager des textes sur Facebook, avant de vous lancer dans les vidéos. Comment s’est faite cette évolution et qu’est-ce qui vous a donné envie de vous adresser directement à votre public ?
L’écriture a d’abord été un espace où déposer mes émotions et mes questions. Je transformais des situations vécues ou observées en nouvelles, comme « Le Passage difficile » et « L’Intrus ». J’ai ensuite partagé des textes sur Facebook et créé des groupes de discussion.
Au fil des échanges, j’ai eu le sentiment que la figure de l’aînée qui écoute, conseille et guide manquait à certaines personnes. J’ai voulu prolonger cette présence par des histoires qui ouvrent la conversation sur des sujets difficiles à aborder directement. Au début, compte tenu du caractère conservateur de mon milieu, je publiais sans apparaître. Après mon installation, j’ai commencé à réaliser de courtes vidéos. Mon parcours s’est poursuivi sur YouTube et TikTok. Le support a changé, mais le récit est resté au centre de ma manière de communiquer.
3. La naissance de Mama Koki
Vous racontez que des femmes venues chercher une écoute auprès de vous vous ont donné le nom de Mama Koki. Comment avez-vous vécu ce moment et que représente aujourd’hui ce nom pour vous ?
Ce nom est né des échanges avec des abonnées qui cherchaient un avis ou du soutien. Certaines étaient orphelines, d’autres manquaient d’appui ou avaient besoin de parler à une personne de confiance en dehors de leur famille. Je les écoutais, gardais leurs confidences et essayais de les aider du mieux que je pouvais.
Le nom de Mama Koki est ainsi lié, pour moi, à une relation d’affection et de confiance. Il représente cette place d’écoute que ces femmes m’ont donnée. Derrière le nom public, il y a toujours Kawthar Abdullah Ahmed, une femme avec son histoire, ses épreuves et le désir de tendre la main aux autres.
4. La confiance des femmes
Des femmes se tournent vers vous pour partager leurs préoccupations personnelles et relationnelles. Comment avez-vous construit cette relation de confiance avec votre communauté et que représente-t-elle pour vous ?
Cette confiance s’est construite progressivement, à travers les histoires que je partageais et les messages que je recevais. J’ai essayé d’accueillir les confidences avec une écoute attentive, sans jugement. Une femme qui souffre a souvent d’abord besoin de se sentir entendue, comprise et soutenue.
Je ne cherche pas à décider de sa vie à sa place. Je peux lui rappeler sa valeur et ses droits, tout en respectant ses choix et son rythme. Les expériences difficiles que j’ai moi-même traversées donnent une place particulière à cette écoute dans ma vie. Pour moi, la confiance de mon public est inséparable du respect dû à chaque personne qui se confie.
5. L’estime de soi et la confiance en soi
Selon vous, pourquoi certaines femmes ont-elles du mal à reconnaître leur propre valeur ? Quels premiers pas leur conseilleriez-vous pour retrouver confiance en elles ?
Beaucoup de femmes ont grandi dans un environnement où elles ont appris à se définir à travers le regard des autres. Dès l’enfance, certaines jeunes filles reçoivent le message que leur accomplissement et leur sécurité dépendent du mariage ou de la présence d’un homme. Lorsque s’y ajoutent des épreuves comme le mariage précoce, la violence ou les préjugés qui suivent un divorce — des réalités que j’ai moi-même vécues —, il peut devenir difficile de reconnaître sa propre valeur.
Le premier pas consiste à changer le regard que l’on porte sur soi : s’accepter dans son apparence comme dans son histoire, sans avoir honte de ce que l’on a traversé, et apprendre à moins dépendre de l’approbation extérieure. Le deuxième, c’est l’apprentissage et l’autonomie. Mes parents m’ont transmis l’importance de l’éducation ; je crois aussi à la connaissance de ses droits. Un petit projet, un travail ou le développement d’un talent peut aider une femme à retrouver confiance en ses capacités, en construisant quelque chose qui lui appartient.
6. Oser prendre la parole
Dans certaines situations, des femmes hésitent à exprimer leurs besoins, leurs souffrances ou leurs désaccords par peur du jugement ou du rejet. Quel message souhaitez-vous leur transmettre pour les encourager à s’exprimer et à préserver leur dignité ?
Je connais cette peur. J’ai vécu le poids des préjugés portés sur une femme divorcée, et j’ai connu la tentation de me taire ou d’accepter une situation douloureuse pour éviter l’isolement ou offrir un toit à mes enfants. Ces expériences m’ont appris que le silence n’efface pas la souffrance et peut la rendre plus lourde à porter.
Le message que je souhaite transmettre est simple : votre dignité compte et votre parole est légitime. Exprimer une douleur, poser une limite ou dire « non » lorsque son intégrité est menacée relève du respect de soi. On peut chercher à reconstruire un foyer, une situation ou un avenir sans renoncer à sa dignité. À celles qui craignent le jugement, je voudrais dire : cherchez des personnes de confiance auprès de qui vous pourrez parler et trouver du soutien. Ceux qui vous jugent ne portent pas votre fardeau. Une mère qui se respecte et se protège transmet aussi quelque chose de précieux à ses enfants.
7. Écouter et conseiller sans juger
Lorsqu’une femme vous confie une difficulté personnelle, comment trouvez-vous l’équilibre entre l’écoute, le conseil et le respect de ses choix ? Quelles limites vous fixez-vous lorsque vous abordez des situations intimes dans vos contenus ?
J’adopte d’abord la posture des aînées de mon enfance : écouter sans juger. Une femme qui souffre n’a pas nécessairement besoin qu’on lui dicte une conduite ; elle a besoin de se sentir entendue et soutenue. Mon rôle n’est pas de décider à sa place, mais de l’aider à réfléchir en lui rappelant ses droits et sa valeur, dans le respect de sa liberté et de son rythme.
Je tiens aussi à une limite essentielle : préserver le secret des confidences. Lorsque je m’inspire de réalités sociales ou de récits confiés pour sensibiliser mon public, je passe par le conte, dans l’esprit du hajî soudanais, ou par la fiction dramatique. Je modifie les contextes et les détails pour protéger l’identité des personnes et éviter de les exposer. L’objectif est la réflexion et la compréhension humaine, jamais le sensationnalisme.
8. L’identité et l’héritage soudanais
Quelle place votre culture soudanaise, votre histoire et les valeurs transmises par les générations précédentes occupent-elles dans vos messages ? Comment souhaitez-vous faire vivre cet héritage à travers vos récits ?
Mon héritage soudanais est présent dans ma manière de raconter et dans les souvenirs qui m’accompagnent : les repas partagés, le café des mères du quartier, les échanges entre voisins et les histoires des aînés. J’y ai appris le partage, la sincérité, l’honnêteté et le courage.
Aujourd’hui encore, je retrouve un fil entre cette enfance et ce que je fais. Lorsque je parle d’une situation quotidienne, que j’écoute une femme ou que je participe à une action bénévole, je porte quelque chose de ces liens. Faire vivre cet héritage, pour moi, c’est continuer à transmettre par l’histoire et à partager ce que l’on peut avec ceux qui ont besoin de soutien.
9. Les défis des réseaux sociaux
Les réseaux sociaux permettent de toucher un large public, mais ils exposent aussi les créateurs aux critiques et aux incompréhensions. Comment faites-vous face à ces difficultés tout en préservant l’authenticité de votre parole et la confiance de votre communauté ?
Quand on aborde les droits des femmes, la protection des enfants ou des sujets sensibles, on rencontre des critiques et des incompréhensions. Au début, la pression d’un environnement conservateur m’avait conduite à écrire sans montrer mon visage. Aujourd’hui, je prends la parole à visage découvert en restant attachée à ce qui donne un sens à ma démarche.
Pour garder le cap, je m’appuie d’abord sur ma famille, notamment sur mon fils Wissam, qui m’accompagne et m’aide à prendre du recul. Je me rappelle aussi la finalité concrète de notre engagement : contribuer, avec les dons et l’effort de nombreuses personnes, au parrainage d’orphelins, à des puits ou à l’aide alimentaire pour des familles touchées par la guerre au Soudan. Cela m’aide à remettre les critiques à leur juste place.
Je souhaite rester la même personne à l’écran et dans la vie : une femme qui a connu la pauvreté et les épreuves, et qui s’exprime avec sincérité et bienveillance. La confiance de ma communauté se nourrit de cette continuité.
10. Votre message aux femmes africaines
Quel message souhaitez-vous adresser aux femmes africaines, aux femmes de la diaspora et à toutes celles qui doutent d’elles-mêmes, traversent des épreuves ou cherchent à retrouver leur voix et leur confiance en elles ?
J’aimerais leur rappeler qu’elles méritent d’être écoutées et respectées. Leur valeur ne se limite ni à leur apparence ni à une relation amoureuse. Elles ont des capacités, des droits et des aspirations qui leur appartiennent. Apprendre, développer un talent ou construire un projet, même modeste, peut aider à reprendre confiance en soi.
À celles qui traversent des épreuves, je souhaite qu’elles trouvent des personnes de confiance et le soutien dont elles ont besoin. Je remercie aussi celles et ceux qui m’accompagnent et participent à notre entraide. Sous l’arbre de mon quartier, chacun partageait ce qu’il pouvait. C’est cette idée que je voudrais continuer à faire vivre : tendre la main, chacun selon ses moyens, à une personne qui cherche un appui.
Pour découvrir son travail
Vidéo complémentaire : https://youtu.be/p44u7J-VP0I?is=8kYKZDoH-r5fi2F-
TikTok : https://www.tiktok.com/@kawtherabdalla46
Facebook : https://www.facebook.com/share/1PXmxSMZBP/?mibextid=wwXIfr
FasoAmazone.net remercie chaleureusement Kawthar Abdullah Ahmed, dite Mama Koki, pour ce partage d’expérience et ce témoignage inspirant, ainsi que son fils, Monsieur Wissam Bachir, pour sa précieuse collaboration et son accompagnement dans la traduction de cet entretien.
Interview réalisé par Horossi
E-MAIL : fasoamazone@fasoamazone.net
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