« La fille d’autrui n’est-elle pas, elle aussi, la fille de quelqu’un ? »
À Allah Ti Kouma, la fermeture du site met fin à une activité en un lieu donné. Mais elle ouvre surtout un débat beaucoup plus profond sur notre rapport à la prostitution, aux stupéfiants, à la précarité et aux vulnérabilités sociales.
Personne ne rêve de voir sa fille dans cette situation
Aucun parent ne souhaite voir sa fille ou sa sœur pratiquer la prostitution.
Chaque père, chaque mère, chaque famille aspire à offrir à ses enfants un avenir digne, une éducation, un métier et une autonomie leur permettant de vivre décemment.
On se bat pour leur avenir. On les protège. On souhaite leur éviter les difficultés et les humiliations.
Mais alors, comment expliquer que la prostitution ait, depuis si longtemps, pignon sur rue dans nos sociétés ?
C’est là que commence le paradoxe.
La fille d’autrui n’est-elle pas, elle aussi, la fille de quelqu’un ?
Derrière chaque femme qui se prostitue, il y a une histoire.
Une famille. Un parcours. Des rêves. Des difficultés parfois. Des choix parfois. Des contraintes parfois. Et, dans certaines situations, des violences ou de l’exploitation.
Toutes les histoires ne se ressemblent pas.
Certaines trajectoires peuvent être liées à la précarité ou à la recherche de revenus. D’autres peuvent relever de choix personnels. D’autres encore peuvent être marquées par la contrainte, la manipulation ou l’exploitation.
Réduire toutes ces femmes à une seule étiquette, c’est refuser de voir la complexité du phénomène.
Mais il existe aussi une autre réalité : la demande
La prostitution ne peut être analysée uniquement à travers celles qui la pratiquent.
Il faut également regarder du côté de la demande.
Qui sont les clients ? Pourquoi existe-t-il une demande ? Pourquoi certaines pratiques sont-elles tolérées lorsqu’elles concernent « les filles des autres » ?
Ces questions sont inconfortables, mais elles sont nécessaires.
Car lorsqu’une société condamne la prostitution tout en fermant les yeux sur les mécanismes qui entretiennent la demande, elle ne s’attaque qu’à une partie du problème.
Fermer un lieu ne ferme pas le débat
La fermeture d’Allah Ti Kouma constitue une décision des autorités et marque une rupture.
Mais elle ne suffit pas, à elle seule, à répondre à toutes les questions.
Que deviennent les personnes qui fréquentaient ou travaillaient sur le site ?
Le phénomène disparaît-il réellement ou risque-t-il de se déplacer ?
Les activités peuvent-elles chercher d’autres espaces, d’autres établissements ou d’autres moyens de mise en relation ?
Ces questions doivent être documentées, et non alimentées par des suppositions.
Et les stupéfiants dans tout cela ?
La question des stupéfiants ajoute une autre dimension au débat.
Il faut cependant éviter les amalgames : prostitution, consommation de drogues, dépendance et trafic ne désignent pas la même réalité.
Une personne prostituée n’est pas automatiquement une consommatrice de stupéfiants. Une personne présente dans un établissement n’est pas automatiquement impliquée dans un trafic.
Le journalisme doit distinguer les faits, les responsabilités et les personnes.
La lutte contre les trafics doit être ferme. La protection des personnes vulnérables doit l’être tout autant.
Le véritable paradoxe
Notre société veut protéger ses filles.
Mais les filles des autres sont-elles moins dignes de protection ?
Nous voulons que nos enfants aient accès à l’éducation, à l’emploi et à l’autonomie.
Mais que faisons-nous pour celles qui grandissent sans ces mêmes opportunités ?
Nous condamnons l’exploitation.
Mais savons-nous suffisamment identifier les mécanismes qui la rendent possible ?
Le paradoxe n’est donc pas seulement Allah Ti Kouma. Il est aussi dans notre regard collectif sur le phénomène.
Comprendre avant de juger
Comprendre la prostitution ne signifie pas l’approuver.
Parler de précarité ne signifie pas excuser les trafics.
Protéger une personne vulnérable ne signifie pas renoncer à poursuivre ceux qui l’exploitent.
Il s’agit simplement de regarder le phénomène dans son ensemble.
Économie. Genre. Demande. Précarité. Stupéfiants. Exploitation. Sécurité. Droits humains.
Tous ces éléments peuvent se croiser, mais ils ne doivent pas être confondus.
Après Allah Ti Kouma, quelle société voulons-nous ?
La fermeture d’un site peut constituer une réponse.
Mais une réponse durable suppose aussi de s’interroger sur ce qui vient après.
Prévenir. Former. Créer des opportunités économiques. Protéger les victimes. Lutter contre la traite et le proxénétisme. Combattre les trafics. Prévenir les addictions. Et surtout, ne laisser personne devenir invisible.
Car derrière un phénomène souvent réduit à quelques images ou quelques clichés, il y a des vies humaines.
Une question qui dérange
Chaque parent veut offrir un avenir meilleur à sa fille.
Alors, si nous ne voulons pas voir nos propres filles dans ces situations, sommes-nous prêts à nous interroger sur celles des autres ?
La fille d’autrui n’est-elle pas, elle aussi, la fille de quelqu’un ?
C’est peut-être là que commence le véritable débat sur l’après-Allah Ti Kouma.














