Déploiement des Forces Barkhane au Niger: «Les députés voteront sur l’arrivée de nouvelles forces étrangères» H. Massoudou, chef de la diplomatie du Niger

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Le ministre des Affaires étrangères du Niger Hassoumi Massoudou, lors de son entretien accordé à RFI et France 24, le 18 février 2022. RFI

Marc Perelman : Le président français, Emmanuel Macron, a annoncé le départ du Mali des forces de l’opération Barkhane et de l’opération Takuba. Il a estimé que cela prendrait de quatre à six mois… Ce vendredi, la junte a réagi – je la cite – en invitant la France à retirer, sans délai, les troupes de Barkhane et de Takuba. Quelle est votre réaction à ce que l’on peut appeler une mise en demeure ?

Hassoumi Massaoudou : Je n’ai pas de réaction à cela. Je m’en tiens au fait qu’en toute responsabilité, ces forces quitteront le Mali de manière ordonnée. C’est tout ce que j’ai comme commentaires… Par contre, ce qu’elles vont créer, nous connaissons ce que cela va entraîner pour le Niger. Vous savez qu’aujourd’hui nous avons une accalmie à la frontière du Mali. Dans le nord de Tillabéry, nous avons une accalmie… Parce que, de l’autre côté de la frontière, vous savez que nous n’avons pas de forces maliennes, nous n’avons pas d’armée malienne de ce côté de la frontière. Nous avons l’armée française Takuba et les groupes terroristes. Et aujourd’hui, nous avons une accalmie sur cette zone, à cause du travail efficace, mené par Takuba et par Barkhane. Et évidemment, leur retrait va entraîner une pression plus importante sur nous, alors qu’aujourd’hui nous avons l’essentiel de nos forces vers la frontière burkinabè… Parce que l’action des forces françaises et des forces européennes nous ont permis d’avoir de l’accalmie, une action efficace, bien sûr… Donc cela va entraîner forcément une pression plus grande.

M.P : Surtout si c’est sans délai…

Sans délai, sans délai… Je m’en tiens au fait que des troupes se déplacent de manière responsable. Je ne m’attends pas et je ne souhaite pas faire de commentaires là-dessus. Je ne crois pas que des gens qui n’existent pas pourraient les faire partir sans délai. Donc nous avons, de notre côté de la frontière, cette pression qui va s’accroître, et nous pensons que cela nous commande à assurer davantage, à avoir un souci encore plus fort pour la sécurité de notre pays. La frontière du Mali avec Niamey, cette zone où se trouvent les combattants de l’EIGS – les terroristes -, c’est à 200 kilomètres de Niamey. De ce côté-ci, vers le Burkina, les combattants de l’EIGS, qui se trouvent au Burkina, sont à moins de 100 kilomètres de Niamey. Cela nous donne une responsabilité plus grande. Vous comprenez que, pour nous, la défense de cette zone est une priorité absolue. La responsabilité du président de la République et du gouvernement, c’est d’assurer, de donner la sécurité aux populations. C’est cela notre responsabilité. Et c’est pourquoi nous accueillons tout allié, tout ce qui viendra nous renforcer et renforcer notre sécurité sur cette ligne. Et que les forces européennes et françaises viennent jouer un rôle de cordon sanitaire sur cette frontière – avec le vide qui sera créé dans cet espace-là -, il va de soi que cela augmente notre sécurité, sur une zone qui est à 200 kilomètres de la ville de Niamey, la capitale de notre pays.

Avec le départ des Français, dans cette zone, il va de soi que pour les terroristes, ce serait un appel d’air pour eux ! Donc par conséquent, nous aurons une pression nouvelle, renouvelée, sur cette frontière-là. L’arrivée des Français, sur ce côté de la frontière permettra certainement de renforcer le cordon sanitaire par rapport à ce sanctuaire terroriste que constitue le Nord-Mali.

Christophe Boisbouvier : De l’autre côté de la frontière, maintenant, il va y avoir des combattants russes…

Pour le moment, ils n’y sont pas. Nous ne les avons pas vus…

C.B : Et le pari de Bamako, c’est que ces combattants russes vont réussir là où les soldats français ont échoué…

Vous savez, dans la propagande que nous subissons, j’ai entendu des gens dire, au Niger « Attention, les chefs jihadistes sont déjà au Niger, chassés par les combattants russes. Les Iyad Ag Ghaly et tous ceux-là sont en territoire nigérien ». C’est pour vous dire que beaucoup de choses se racontent, les choses les plus grotesques. De ce côté de la frontière, nous ne voyons ni combattants russes, ni armée malienne. Je ne sais pas ce que feront les combattants russes, ce qu’ils viendront faire, ces mercenaires, comment ils se comporteront et quels seront leurs résultats. Nous nous occupons de la sécurité de nos populations…

C.B : En tout cas, vous doutez de l’efficacité des Russes ?

Nous avons des mercenaires qui n’ont pas de responsabilité internationale. C’est un phénomène nouveau dans notre espace et nous pensons que ceux-là – sur le plan éthique et sur le plan diplomatique, sur le plan de la paix dans la région et de l’organisation de la responsabilité des États -, ce sont des gens qui n’ont aucune responsabilité vis-à-vis de qui que ce soit, qui sont des forces irrégulières et des forces nouvelles dans cet espace, que nous ne connaissons pas… Et par le communiqué de la Cédéao, les chefs de la Cédéao ont marqué leur préoccupation par rapport à la présence de ce type de forces dans notre espace et nous en sommes solidaires.

M.P : En parlant de forces régulières, le départ de Takuba et de Barkhane, cela veut dire que des milliers de soldats français vont désormais s’installer au Niger ?

Je ne connais pas le nombre…

M.P : Ils sont 2 500 au Mali…

Je ne connais pas le nombre, les questions seront discutées maintenant… Il s’agit d’une articulation, d’une restructuration qui est en train de se faire. Les discussions seront engagées avec les autorités militaires du Niger et les autorités militaires des autres pays de la sous-région, pour voir comment les articuler. Pour le moment, c’est dans le principe. Nous, dans le principe, nous sommes prêts à accueillir les forces européennes, les forces spéciales européennes – y compris françaises – sur notre territoire. Et nous le faisons en toute responsabilité. Nous pensons qu’elles contribueront, compte tenu du vide qui sera créé de l’autre côté, avec nos forces, à renforcer nos capacités de défense, pour assurer la sécurité de nos populations.

M.P : Fin 2021, à Téra, en novembre, un convoi militaire français a été pris à partie violemment par des civils. Il y a eu trois civils nigériens tués. Est-ce qu’en amenant, peut-être pas des milliers, mais en tout cas des centaines de soldats français, des bases supplémentaires françaises, est-ce que vous ne prenez pas un risque politique, parce que le sentiment anti-français pourrait être exacerbé ?

Vous savez ce qu’on a dit aux gens de Téra ? On leur a dit que le convoi français – c’était le 31ème ou 33ème convoi, quelque chose comme ça… -, c’est un convoi habituel, mais cette fois-ci ce convoi apportait des armes pour les terroristes. Et les gens ont cru ! Tout à l’heure, je vous disais que les gens ont cru que Iyad était en territoire nigérien, parce qu’il avait été chassé par les Russes. Vous voyez la puissance et l’effet dévastateur et rapide de certains types de communication !

En ce qui concerne le sentiment anti-français, premièrement, nous n’avons pas actuellement d’accord de défense avec qui que ce soit. Les accords de défense supposent que, quand un pays est attaqué, l’autre vient à la rescousse. Ici, il s’agit d’entreprise commune de lutte contre le terrorisme, que nous menons avec beaucoup de pays. Y compris européens, comme africains. Nous avons signé des accords de coopération sur la sécurité avec l’Allemagne, avec les États-Unis, avec la France. Ce sont les mêmes types d’accords de coopération qu’on a signés. Et ces accords-là ne sont pas soumis tels qu’ils sont au Parlement, ce sont les accords de défense qui sont soumis au Parlement. Ceux-là non ! Ceux-là non, ils ne sont pas soumis au Parlement.

Mais pour cette fois-ci, compte tenu de la propagande qui est menée à propos du sentiment anti-français – à propos du peuple nigérien, qui serait contre la présence de forces étrangères dans notre pays -, le président de la République, bien qu’il n’ait pas d’obligation de saisir le Parlement, a demandé au Premier ministre d’engager la responsabilité du gouvernement au Parlement sur cette question. Donc il y aura un débat parlementaire, qui sera sanctionné par un vote, et le gouvernement engagera sa responsabilité. Voilà ce qu’on fera et on verra… La représentation nationale, c’est elle qui représente le peuple nigérien. Nous sommes un pays démocratique, où l’exercice démocratique se fera dans l’enceinte privilégiée pour l’expression démocratique, l’expression des représentants du peuple. Et maintenant, les gens verront ce que pense le peuple nigérien, ce qu’il en pense. Donc voilà, nous sommes dans un pays démocratique et la démocratie s’exprimera par rapport à cela. Nous engageons notre responsabilité sur cette question et donc il y aura un vote et on verra.

C.B : Le Niger est un pays démocratique, mais l’Afrique de l’Ouest est frappée par une contagion de coups d’État, votre pays en a connu quatre depuis l’indépendance, il a connu une dernière tentative en avril dernier… Est-ce que vous prenez ce risque au sérieux ?

Disons que ce risque peut toujours exister, bien entendu… Le coup d’État n’est jamais une question technique. C’est toujours une question politique. Et nous savons que les conditions actuelles au Niger, les conditions d’expression démocratique, de fonctionnement de nos institutions, la solidité de nos institutions, sont tels que nous ne pensons pas que le peuple nigérien ait un sentiment de rejet, au point où cela créerait des circonstances favorables… Ce qui s’est passé au Mali – les deux-trois putschs qu’il y a eu depuis 2012 -, c’est la faillite totale de l’État, face à un pays qui a perdu les deux tiers de son territoire ! Au Burkina Faso, c’est aussi un pays – vous savez bien que le président Roch Marc Christian Kaboré ne s’est pas vu reprocher la corruption, le népotisme ou quoi que ce soit… C’est la faillite, l’incapacité, l’occupation et la perte de contrôle, pratiquement, du nord et de l’est de son territoire, qui a fait que cette armée elle-même, qui était sur le front, est venue prendre le pouvoir, en prétextant de l’incapacité d’assurer la sécurité.

Chez nous, au Niger, il n’y a pas de sanctuaire terroriste dans notre pays. Voilà pourquoi nous n’avons pas et nous ne partageons pas les mêmes situations que le Mali qui n’a pas de contrôle sur les deux tiers de son territoire, ou que le Burkina où il y a eu un effondrement – il faut le dire – du nord de ce pays. Et ce sont les mêmes armées qui ont échoué, qui viennent prendre le pouvoir. Je ne sais pas si elles pourront reprendre la guerre qu’elles n’ont pas pu mener hier. Donc voilà un peu… Mais nous n’avons pas, nous ne présentons pas les mêmes caractéristiques. Ensuite, nous voulons prouver – et nous allons le prouver, nous sommes en train de le prouver -, que l’on peut être un État démocratique, un État où fonctionnent des institutions – là, je viens de parler du Parlement – et un État stable qui peut aussi, en plus, dans une relation intelligente et responsable avec des partenaires africains comme européens, vaincre le terrorisme.

RFI

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